Alfons Alt
Série "Instants d'Art" 2004
Court-métrage conçu et réalisé
par Perez Jeanmichel
Choix des artistes :
Contre Vents et Marées

Production :
Les Films de Némo
Contre Vents et Marée
avec le soutien de la Ville de Marseille

 

 




 

Alfons Alt, Homo Faber

"Le travail d'Alfons Alt évoque ce mythe inaugural du faire-image, d'un faire-image qui pour lui s'inscrit dans un double processus de création, par la coexistence de la fixité photographique et du geste pictural. Ce double processus induit deux temporalités dans le faire : celle de la prise de vue et celle de l'apparition.

La temporalité à l'oeuvre dans la prise de vue, la prise, c'est celle de la confrontation et de l'instant, de l'instant de la confrontation avec l'animal sur son territoire, dans ce "face-à-face" et ce suspens du temps que la prise de vue va transmettre. Il y a là tout ce que Walter Benjamin nomme "l'ici et le maintenant" : la prise vise à rendre présent l'animal dans ce présent de l'instant où il a été vu et pris en vue. La présence vient dès lors de cette "étincelle de hasard" que produit la rencontre dans l'étrangeté de ce dialogue supposé. Ce temps, cet instant, est celui de l'appréhension de l'animal mais aussi de sa compréhension. L'artiste vise à comprendre l'animal, au sens étymologique du verbe, c'est-à-dire à le prendre avec soi, à l'emporter, à en faire un témoin, témoin de ce temps partagé et d'un temps autre qui viserait l'humanité tout entière.

La temporalité à l'oeuvre dans l'apparition, c'est celle du geste pictural qui fait monter à la visibilité l'image photographique. Il y a une sorte de magie à suivre le processus de travail d'Alfons Alt. L'image photographique est fixée sur le papier recouvert de gélatine, mais le papier reste blanc. Ce sont les pigments qui vont faire apparaître l'image. Une sorte de rêve de peintre : le pinceau délaye délicatement les pigments sur le papier blanc humide recouvert de gélatine et soudain, mais progressivement, l'image remonte, ressort, fait surface, apparaît, et l'on en vient à croire que l'image était contenue dans le papier comme le corps dans le marbre du sculpteur.

(...) La lenteur du travail et son aspect artisanal donnent à l'image une autre dimension temporelle, celle de l'apparition. Le travail de la main, le geste du peintre viennent donner forme à la forme présente mais invisible, cachée, mystérieuse. Le mouvement de la main, de l'outil, de l'esprit donne forme dans le temps.

(...) Souvenons-nous de la citation d'Hannah Arendt : "Si l'animal laborans a besoin de l'homo faber pour faciliter son travail et soulager sa peine, si les mortels ont besoin de lui pour édifier une patrie sur terre, les hommes de parole et d'action ont besoin aussi de l'homo faber en sa capacité la plus élevée : ils ont besoin de l'artiste..." La distinction que fait Hannah Arendt dans La Condition de l'homme moderne entre homo faber (qui fait, qui "ouvrage") et animal laborans (qui peine et "assimile") s'inscrit dans une réflexion sur le travail (moderne) et sa production immédiatement consommable et éphémère et sur l'oeuvre dont l'aspect principal, d'un point de vue temporel, est sa capacité de durer.

(...) Le travail d'Alfons Alt se fonde sur une forme d'archaïsme poétique qui considère toujours que l'art est d'abord un faire, au sens des premiers philosophes grecs, une poïesis pour autant que poïesis signifie faire-être. Le travail de la main s'inscrit dans une logique du faire, de la po•esis : un faire pour et dans la nature. Cette question du faire à l'oeuvre dans l'oeuvre ne peut s'extraire de celle de la technique..."

Sally Bonn